La fille du quartier

 

Elle avait le crâne rasé, portait des jeans et des T-shirts bariolés : dans son armoire, ni jupe, ni robe. Les habitants du quartier, toujours prêts à exclure et à considérer la différence comme une anomalie, l’avaient très vite montrée du doigt. Elle n’était pas comme ces filles de son quartier, qui ne savaient pourtant rien faire, mais qui étaient habituées à la Pepesoup, aux ailes de poulet pimentées, à la bière et à la belle vie. Dans ce quartier, c’était toujours la même rengaine : les mêmes disputes superficielles, les mêmes discussions oiseuses, la même violence.

Filles et garçons grandissaient en regardant comment papa et maman tuaient le temps dans les bars du quartier. Que pouvaient-ils bien faire si longtemps enfermés là-dedans ? Qu’absorbaient-ils pour ressortir ensuite à ce point ivres ? On éprouvait des sentiments mêlés en voyant ces enfants imiter leurs géniteurs à la sortie des bars. Ils étaient devenus des experts dans l’art de contrefaire leurs parents bourrés.

Dans le quartier, il n’y avait ni parc, ni terrain de foot : garçons et filles en étaient donc réduits à jouer comme ils le pouvaient sur la route principale. Partout ailleurs, le sol accidenté débordait d’une boue gluante qui, par temps de pluie, collait aux semelles que l’on viendrait bientôt décrotter sur cette route où joueraient bientôt les enfants. Tous les jours, alors que le soleil disparaissait derrière les arbres, ils jouaient sur la route principale. N’ayant pas d’autre endroit où jouer, ils étaient contraints de s’interrompre pour laisser passer un cortège infini de voitures.

Le quartier était constitué d’un groupe de baraquements : des constructions en semi-dur le plus souvent, parfaitement alignées, rectangulaires, composées d’une ou deux chambres, d’une cuisine parfois. Parfois aussi, un coin du salon faisait office de cuisine de fortune. Certaines faisaient vraiment peine à voir : elles ressemblaient à de grands hélicoptères de bois ou de papier sur le point d’exploser. Quand on était plus grand, on comprenait qu’à l’intérieur de ces « logements » (puisqu’il faut bien leur donner un nom), il y avait des gens qui jouaient au papa et à la maman, qui mettaient au monde des enfants, beaucoup d’enfants. Des enfants, beaux ou laids, qui faisaient la joie de ce quartier. Il y avait aussi de petits chalets d’architecture coloniale. C’était, selon moi, un quartier colonial : alléché par les effluves du pétrole, tout le monde s’était précipité et avait quitté son village pour s’installer ici, chaque famille déployant des trésors d’ingénuité pour construire les hélicoptères en question.

Je vous déjà ai dit que la plupart des enfants étaient furieux à l’idée de devoir interrompre leur match ? Ouais, et pas qu’un peu : ils étaient sacrément furieux en fait.

Surtout quand c’étaient des voitures haut de gamme avec deux pots d’échappement qui, lorsqu’elles passaient à toute vitesse là où jouaient les enfants, faisaient un bruit à faire peur. Les enfants et tous ceux qui se trouvaient là se bouchaient les oreilles pour éviter que leurs tympans n’explosent – parce qu’ils les sentaient réellement sur le point d’exploser. Les Bugatti, les Ferrari, les Porsche et autres Chevrolet n’en finissaient pas de passer, à croire qu’elles provoquaient volontairement les enfants qui jouaient sur cette route, eux qui n’avaient pas d’autre endroit pour pratiquer leur sport adoré.

C’était impressionnant de voir défiler autant de voitures – autant de voitures de luxe devrais-je dire – dans ce quartier dont la rue principale n’était pas éclairée et dont les maisons n’avaient pas l’eau courante. Les enfants furieux restaient stupéfaits devant l’allure de ces engins, qu’ils n’avaient jamais vus que dans des films hollywoodiens.

Les enfants occupaient les routes et leurs mères les trottoirs. Laissez-moi vous décrire la chose : ces mères, chargées de nourrir toutes ces bouches de leur foyer, installaient des tables, oui, oui, des tables, sur le trottoir, et sur ces tables elles disposaient divers produits à vendre : des oignons, des avocats, de l’ail, des tomates, du bouillon, de la farine, du persil… Ces tables servaient d’étals pour que les gens du coin fassent leur marché, parce qu’ils n’avaient pas la possibilité de fréquenter les grands marchés ou les supermarchés qui pratiquaient des prix trop élevés sur les produits de première nécessité.

Le contraste entre les baraquements et les voitures dernier cri qui sillonnaient le quartier était saisissant. Elle, la fille du quartier, s’était toujours demandé pourquoi les gens qui pouvaient se payer ce genre de voitures ne pouvaient pas aussi aider à améliorer la vie des communautés clouées à une injuste pauvreté.

Ici, on ressentait les effets du changement climatique annoncé par de nombreux visionnaires, même si d’autres, « décideurs » de leur état, n’accordaient aucun crédit à cette menace qui faisait déjà ici des dégâts visibles. Parfois, de jour comme de nuit, la chaleur était si écrasante qu’il était impossible de trouver le sommeil. Oui, elle savait bien que la déforestation qui touchait son territoire était à l’origine des caprices du climat. C’était comme si tout le monde s’était donné le mot, qu’il fallait saccager tout le bois disponible afin de se remplir la panse et, bien évidemment, celle de ses proches.

Elle était déjà fatiguée depuis un certain temps. Et puis, un jour, elle en avait eu assez. Ce n’était pas vraiment à cause de cette chaleur infernale, non.

Au début de la semaine, elle avait eu une forte migraine : elle s’était rendue à l’hôpital régional pour passer des examens. Pourquoi n’était-elle pas allée, comme le font les autres habitants, à la petite clinique de quartier qu’avait montée un ressortissant chinois ? Je vous l’ai dit, elle avait choisi l’hôpital régional, un endroit dont on se méfiait à cause des prestations douteuses que l’on y dispensait, et surtout à cause de la précarité des installations. Vous imaginez, vous, des cafards, des rats ou des termites circulant librement dans un hôpital public ?

Elle avait préféré aller là-bas, c’est tout, et de toute façon, le Chinois non plus ne lui inspirait guère confiance. Depuis l’ouverture de cet espace de santé pour tous, elle avait observé les soins qu’il donnait, et au bout du compte, elle se demandait comment un médecin pouvait prescrire un médicament à un patient sans lui faire passer au préalable des examens pour connaître le mal qui le tourmente.

L’ami chinois, comme on appelait ici les ressortissants de ce pays, comprenait à peine l’espagnol, et encore moins les langues locales, mais chaque fois qu’un patient en souffrance entrait dans son « Cabinet Chinois », il lui annonçait d’abord le prix de la consultation, pour l’entraîner ensuite dans une petite chambre où le malade décrivait ses douleurs. Après l’avoir écouté sans rien comprendre, il farfouillait derrière un comptoir d’où il sortait plusieurs seringues, perforant ensuite les fesses du malheureux. Le Chinois perforait les fesses du patient et lui disait de repasser le lendemain, le surlendemain et le sur-surlendemain afin de lui perforer les fesses, le guérissant ainsi d’un mal inconnu de lui.

Elle avait donc décidé d’aller à l’hôpital : on préleva son sang, que l’on examina. Lorsqu’elle alla chercher les résultats des analyses : —————–. De nombreux signes négatifs apparurent, qu’elle ne comprit pas – elle avait encore mal à la tête. Le médecin lui prescrivit du « Paracétamol » et lui recommanda de prendre du repos et de boire beaucoup d’eau.

Elle suivit les conseils du médecin, acheta les médicaments à contrecœur – elle ne comprenait pas pourquoi les résultats étaient « négatifs ». Sa migraine n’en finissait pas, mais par chance elle n’avait pas de fièvre et son taux d’hémoglobine était élevé. C’était juste une migraine qui l’affaiblissait. Mais ce n’est pas à cause de la migraine qu’elle avait pris sa décision ce matin-là.

Elle en avait eu assez, elle n’en pouvait vraiment plus. Mais de quoi ?

N’allez pas croire que c’était quelqu’un de violent, qu’elle s’était attiré des ennuis. Par le passé, elle avait échangé quelques noms d’oiseaux avec des voisins ou des voisines. C’était très fréquent entre adolescents. Quand elle se rappelait ces disputes, elle ressentait une honte énorme. Mais cela l’apaisait de savoir que si elle avait réagi comme ça à l’époque, c’était seulement pour se défendre, et que si elle avait pu remonter le temps, elle aurait agi autrement.

Elle avait grandi dans le quartier que je vous ai décrit, mais à l’époque, tout était différent. L’après-midi, elle donnait des cours particuliers à tous ceux qui traînaient autour de chez elle. On ne lui connaissait pas de petit ami ; elle fréquentait deux filles qui avaient comme elle le crâne rasé. Comme elle, elles portaient des jeans, et cette manière de s’habiller leur valait le nom de lesbiennes.

Elles avaient toutes trois l’habitude qu’on les appelle ainsi. Elles n’en prenaient pas ombrage et disaient simplement, sans rien reconnaître toutefois, que tout être humain avait le droit d’agir selon ses désirs tant qu’il n’empiétait pas sur les droits et sur les libertés des autres. On les appelait gouines, lesbiennes. Mais ce n’est pas cela qui l’avait mise hors d’elle. Non.

Avant de s’endormir, elle aimait lire des livres, elle n’avait pas de préférence. Elle aimait lire, c’est tout, et avait l’habitude de dire que lire avant de s’endormir lui permettait de rêver et de se lever le lendemain pleine d’énergie et d’entrain. Le matin, elle aimait aussi regarder le petit téléviseur qui trônait sur une petite table, parce qu’elle aimait se tenir au courant. Mais une semaine avant de faire ce qu’elle avait fait, elle était déjà lasse des programmes de ces chaînes, de la pure merde toxique. C’est ce qu’elle avait dit.

Une semaine avant de prendre cette décision, elle avait déjà cette migraine qui l’avait conduite à l’hôpital. Regarder la télé et écouter des nouvelles : morts massives, discours décrétant fièrement lâcher sur des êtres humains la plus lourde des bombes jamais conçue, défis nucléaires, discours de présidents éternellement au pouvoir, milliers ou millions d’hommes, de femmes et d’enfants forcés de fuir leur foyer, jetés sur les routes par les guerres, la famine et l’instabilité politique. Elle en avait eu assez et, ce matin-là, fatiguée de ne pouvoir rien regarder d’agréable, elle s’en était allée jeter sa télé dans le conteneur le plus proche.

À son retour, ses amies, en apprenant la nouvelle, lui dirent qu’elle était FOLLE.

 

Traduction: Anne-Laure Bonvalot