Les chaussures

Hier, Baba nous a appelés. Bien sûr, Baba nous appelle toujours. Quel est ce père qui n’appelle pas ses enfants? Ainsi donc, il nous appelle pour nous dire d’aller lui chercher de l’eau, ou bien pour nous dire, « vos mères ont apporté le repas. Venez qu’on mange » ou bien pour nous dire, « allez me faire cette course ». Cet appel cependant était un autre type d’appel : cet appel nous a rassemblés tous, nous les enfants, et nous sommes nombreux. Peut-être 14, mais je n’ai jamais compté. Ce n’est pas bien de compter les personnes qui vivent encore ; ce ne sont que les morts qu’on peut compter.

Il a aussi fait appel à Tonton Salif, à Tonton Brahima ainsi qu’aux nombreux autres oncles qu’on a. Il a aussi fait appel à d’autres personnes qui ne sont pas nos oncles, parce que j’ai remarqué que quand nous sommes venus nous asseoir sur les nattes que nos sœurs avaient placées devant la maison de Baba, Sékou et Kamagaté étaient assis à côté de Baba en train de manger leurs colas et leurs visages étaient fermés. Comme si l’affaire-là nécessitait que les visages soient ainsi fermés.

Sékou et Kamagaté ne font pas partie de notre famille, même si tu cherches loin.  Mais ce sont des vieux, et ils ont une place dans le village.  Kamagaté parle bien Français – personne ne sait ce qu’il a fait – mais même le préfet a peur de lui.  Y a des gens qui disent que Sékou aussi a peur de lui et c’est la raison pour laquelle Kamagaté est comme son conseiller. Sékou est notre dougoutigui. Y a des gens qui disent qu’ADO l’aurait choisi pour être l’un des chefs à la Chambre des Chefs et Rois de Côte d’Ivoire, mais Mandinani est loin d’Odienné, et Odienné même est loin d’Abidjan. Sinon si les choses avaient été différentes, il serait l’une des personnes ayant les oreilles du président aujourd’hui. Mais le voilà en train de s’asseoir sur une affaire de chaussures.

C’est parce que des gens comme Sékou et Kamagaté sont là que bien que nous aurions aimé jouer au foot sur la place publique, ou être en train de nager au marigot, nous sommes ici à nous tenir au carré.

Parce que l’heure n’est pas au jeu. Même Tonton Mory est présent. Tonton Mory qui vit jusqu’à Sinématiali et qui a dit à Baba qu’il a roulé son vélo pendant deux jours durant pour être ici.

– Mais je me devais d’être là! A-t-il dit en promenant son regard sur les autres oncles qui étaient venus lui souhaiter la bienvenue, comme si le labeur de rouler pendant deux jours durant n’était rien par rapport à la gravité de l’affaire pour laquelle il avait été appelé.

Tonton Mory se nettoyait maintenant les dents avec un cure-dents et, seulement par la façon dont il avait retroussé les manches de son boubou défraichi, personne ne pouvait se tromper sur le fait qu’il voulait conduire ce jugement. Et bien que le jugement ne fut pas encore tombé, tout le monde connaissait déjà son verdict.  Déjà, quand il est arrivé avant-hier, il a refusé de boire l’eau de ma mère, donc en fin de compte, ce fut Ma fitini qui lui a apporté de l’eau et qui a préparé le repas.  Et on n’a pas eu besoin de consulter le marabout pour savoir qu’elle n’avait pas été contente. Ma fitini était le type de femmes qui savait qu’en tant que dernière épouse, elle devait être gâtée plutôt que surchargée.

On s’est redressés quand Tonton Mory s’est raclé la gorge.

– M’fa, il s’est tourné vers Sékou et Kamagaté qui bien qu’étant évidemment des dôgôs, méritaient le titre de Pères à cause de leurs positions dans le village. Mon frère Moussa que voici m’a fait appel il y a une semaine pour me faire part de ce que notre fils Karim a fait.

Il hocha la tête avant de s’asseoir en tailleur.

Il nous a tous fixés des yeux et bien que je n’aie pas les yeux sur mes frères, je savais que tout le monde se tenait bien droit. Je ne permis à aucune émotion de se lire sur mon visage.

– Où est Karim ? tonna-t-il, ce qui nous fit sursauter.

– On… on ne l’a pas vu depuis hier, répondit Mohamed qui était devenu l’ainé en l’absence de Karim.

– Alors il est donc retourné chez cette personne qui lui a appris cette sorcellerie, répondit Baba d’une voix satisfaisante et cela me fit peur.

Karim était mon grand frère. Il était le mien plus qu’il ne l’était pour les autres parce que nous sommes sortis du même ventre. Quand cette affaire a éclaté la semaine dernière et que Baba lui a dit de quitter la maison parce qu’un enfant aussi maudit ne pouvait pas être de lui, j’ai supplié Karim de ne pas considérer les paroles prononcées par notre père.

– Tu sais comment il est. Demande pardon, Karim.

– Pourquoi ?

Il m’a fixé avec ses yeux bouillonnants de colère et bien que je sache qu’il avait raison, j’ai quand même dit, « Pour avoir acheté les chaussures comme tu l’as fait. »

– Tu sais que si je n’avais pas acheté ces chaussures comme je l’ai fait, je n’aurai jamais eu la chance de les avoir.

Ses yeux se sont fixés sur les chaussures et un sourire a traversé ses lèvres. Il s’est assis sur le matelas qu’on partageait et a pris les chaussures.

– Elles sont belles, n’est-ce-pas ?

Les chaussures qui ont coûté à notre mère d’être traitée de femme sans vergogne qui ne pouvait pas enseigner à ses enfants les bonnes manières, les chaussures qui nous ont envoyés courir vers la maison de notre père pour constater que le cri qu’il avait poussé n’avait rien à voir avec le fait qu’il était en train de mourir mais plutôt parce que Karim avait commis un geste impardonnable.

– C’est chez qui tu vis ? Qui te nourrit dans cette maison ? Et comme ça, tu gagnes ton propre argent maintenant !!! avait crié Baba avant de dire, quittes ma maison. Va-t’en ! Un enfant aussi maudit ne peut pas être à moi.

Karim n’avait pas bronché. Il s’était frayé un chemin parmi nous et était allé dans notre case.

– Mais notre Baba, que s’est-il passé ? avait pleurniché Ma fitini, alors que ce qui s’était passé était là même pour qu’un aveugle puisse le voir, et l’affaire n’était pas aussi sérieuse pour justifier le ton pleurnichard de Ma fitini.

Je ne sais pas si Baba a répondu à sa question.  Dans tous les cas, j’avais quitté la maison de Baba pour me rendre dans la case que je partageais avec Karim et qui était adjacente à celle de notre mère.

– C’est une belle paire de chaussures.

Je m’assis près de lui et je pris les chaussures.  C’étaient des baskets montantes bleu marine. Karim avait jeté son dévolu sur ces chaussures depuis qu’il les avait vues portées par le recenseur.

– Soumaila, j’aurai une paire comme elles, avait-il dit ce soir alors que nous étions couchés sur notre matelas à attendre le sommeil.

– Elles semblent être chères.

Ce n’était pas le coût mon inquiétude.  Karim était un bosseur qui savait ce qu’il voulait.  Quand il a en eu assez d’aller à l’école, il a dit à Baba qu’il voulait son propre champ et Baba avait accédé à sa demande. Mais propre champ ou pas, nous vivions encore sous le toit de notre père et de ce fait, aucune somme d’argent ne pouvait nous appartenir. Même les petits jetons que nous gagnions dans le désherbage des potagers de nos instituteurs étaient remis à Baba, qui nous en donnait alors une partie, prenait une partie pour lui-même et partageait le reste avec nos mères. Donc, quand deux semaines après que le recenseur soit parti avec ses chaussures, Karim m’informa que les chaussures coûtaient 15 000, j’ai su qu’il n’y avait pas moyen sur cette terre de Dieu que Karim ait ces chaussures. 15 000 pour une paire de chaussures! Quel genre de travail le payera cette somme, surtout que les récoltes étaient finies ? Et comment allait-il s’arrêter devant Baba pour lui dire qu’il voulait une paire de chaussures qui coûtait 15 000. Safroulaye! Le prix d’un sac de riz de 50 kilos!

C’est pour cela que Dieu a dit de ne pas convoiter. Karim a désherbé les potagers des instituteurs. Il a planté des ignames pour eux. Il a surveillé le troupeau du préfet. Il a tapé des briques pour la construction de la maison du préfet et quand l’argent est arrivé, il est allé à Odienné et a acheté les chaussures avant d’avoir dit à Baba, « Voilà ce que j’ai gagné. » Il est venu avec les chaussures et 25 000 et c’est la raison pour laquelle Baba a crié, et c’est la raison pour laquelle Tonton Mory a refusé de boire l’eau de notre mère et de manger sa nourriture.  C’est pourquoi nous sommes assis ici dans la poussière au lieu d’être en train de jouer au ballon dedans.

Tonton Mory a regardé Baba avant de secouer la tête.

– Il n’est pas parti chez la personne qui lui a appris cette sorcellerie. Cette personne n’est-elle pas encore ici?

– Ah, Mory! Quand la bouche a parlé, elle doit aussi écouter les oreilles, répondit Sékou.

– Ne doit-on pas couper à la racine une sorcellerie qui fait qu’un enfant qui vit encore sous le toit de son père, dise à celui-ci comment dépenser son argent ?

– C’est une paire de chaussures…

– Une paire de chaussures qui a coûté 15 000!

– Aucune femme, et surtout aucune première épouse, n’a été répudiée pour une telle affaire, a tranché Kamagaté.

J’ai entendu les vieux de notre village dire que Kamagaté parle comme un blanc. Peut-être qu’ils font allusion à cette manière d’aller droit au but. Parce que toute cette affaire de ne pas manger la nourriture de notre mère, tout ce discours sur ‘Je n’ai pas pu mettre au monde un enfant aussi maudit’, tout ce discours sur la sorcellerie, ne s’agissait-il pas de la répudiation de ma mère ?

Les larmes me montèrent aux yeux et je serrai mon cœur. Si ces larmes venaient à s’épandre sur mon visage, les gens ne diront-ils pas que ma mère était définitivement une sorcière ? Donner naissance à un homme qui pleure ! Avais-je subi l’épreuve de la circoncision ou non ?

Tonton Mory se tourna brusquement vers Kamagaté. Peut-être avait-il dit plus haut ce que lui pensait plus bas, ou bien semblait-il que la répudiation de ma mère n’était pas appropriée ? Kamagaté regarda droit devant lui, ne tourna sa tête vers l’entrée de la concession, et nous avec lui, quand la voix féminine de Ma tènin demanda, « Qui est mort pour que cette cour soit couverte ainsi de silence ? »

Ma tènin était vieille, très vieille.  Elle était courbée ; cela montrait donc combien elle était vieille mais si on fermait les yeux et on l’écoutait, on penserait avoir affaire à une jeune fille.  Elle vint nous rejoindre et mon cœur tressailli quand je vis qu’elle était accompagnée de Karim, qui portait ses baskets.

Quand je le cherchai en vain après notre conversation et constatai que les baskets aussi avaient disparu, je pris peur. S’il devait vraiment partir de la concession pour se faire une vie ailleurs, qu’il le fasse alors avec la bénédiction de Baba. Mais partir comme ça ! Même quand ma mère a dit qu’il reviendrait, la peur ne me quitta pas. Mais il était là.

– Tènin, les hommes se réunissent, a dit Tonton Mory.

Tout le monde appelait Ma tènin, tènin. Elle était si vieille que même les vieux l’appelaient tantie.

– Ne sais-tu pas, Mory, que si une femme a longue vie, elle n’est femme que pour une courte période de sa vie ? Ou bien c’est parce que je n’ai pas cette chose qui pend entre tes jambes ?

Nous rîmes.  Kamagaté sourit.  Sékou s’attrapa la gorge. Baba leva les yeux au ciel avant de nous sommer du regard de garder le silence. Tènin sourit avant de s’asseoir sur la natte aux côtés des hommes.  Ma fitini vint avec une calebasse d’eau pour Ma tènin.

– Merci, mon enfant.

Tonton Mory plia et déplia ses jambes. Baba rabaissa la tête. Sékou égrena son chapelet et Kamagaté traça des signes dans la poussière. Ils attendirent que Ma tènin eut finit de boire pour que Baba demande les nouvelles.

– C’est moi qui devrait plutôt te demander les nouvelles, dôgô. Ce n’est pas toi qui es en train de mettre ton fils à la porte à cause d’une paire de chaussures?

– Nous sommes en train de régler l’affaire, tènin, dit tonton Mory.

– Y a quelle affaire à régler ? Ma tènin fronça les sourcils. Karim a travaillé pour s’acheter les chaussures. T’a-t-il demandé cet argent ? Hein, Moussa ? T’a-t-il menti à propos des chaussures? C’est l’argent qui te manque au point où tu en arrives à traiter ton propre sang de maudit pour une paire de chaussures ? Y a-t-il autre chose ou parlons-nous seulement de chaussures ?

– Seulement de chaussures, tènin, répondit Baba

Ma tènin haussa les épaules et regarda les vieux avant de tourner son regard sur nous.

– Allez jouer au ballon, dit Kamagaté et nous nous pressâmes de nous lever.

Avec un peu de chance, nous jouerons un match avant le repas du soir.